« Prendre un peu du poids qui pèse sur les épaules des Arméniens »

Reportage publié dans  » Nouvelles d’Arménie Magazine N°219-  juin 2015″

Le 25 avril, à l’appel du collectif du Rêve Commun (*), une dizaine d’associations turques, kurdes, arméniennes et alévies se sont rassemblée à Paris devant la statut de Komitas afin de « rappeler les conséquences sur les minorités de la funeste décision de déportation du gouvernement ottoman, dénoncer le génocide des Arméniens qui en a résulté et exprimer notre rêve commun de fraternité et d’égalité citoyenneté de tous les peuples d’Anatolie et de Mésopotamie ». Pour certaines de ces associations, cette reconnaissance publique du génocide est une première. Parmi celles-ci L’ACORT (Assemblée Citoyenne des Originaires de Turquie) a pignon sur rue dans le quartier de « La Petite Turquie » à Paris et a déjà œuvré pour un dialogue turc-arménien. Son représentant, Umit Metin, nous parle du long parcours jusqu’à cette reconnaissance tant attendue…

Pouvez-vous nous présenter l’ACORT, son histoire, ses activités ?
L’ACORT a été créé en 1980 suite au mouvement des sans-papiers de la confection dans le quartier du Sentier à Paris. Le coup d’état en Turquie est survenu dans la foulée. L’association militait alors d’une part pour les droits des immigrés et d’autre part pour les droits de l’homme en Turquie en soutenant les opposants à la dictature. En 1985, nous avons choisi de couper tous liens avec une organisation politique de  la Turquie et nous avons participé à de nombreux mouvements pour les immigrés, aujourd’hui nous militons toujours pour le droit de vote des étrangers et contre toutes les  discriminations et l’islamophobie. Par ailleurs nous assurons des services comparables à un centre social comme l’accueil de personnes en difficulté, cours de français,… pour lesquels nous sommes subventionnés par l’état français. Aujourd’hui nous cherchons avant tout à amener les travailleurs immigrés qui vivent les pieds en France en gardant la tête en Turquie à avoir les pieds et la tête en France, à leur faire comprendre que l’avenir de leurs enfants est ici et que les divisions idéologiques liées à la Turquie n’ont pas de valeur dans notre vie quotidienne en France. Notre objectif est de sensibiliser les originaires de Turquie à être les artisans, avec l’ensemble des citoyens, de cette société du vivre ensemble qui reste devant nous comme un objectif à atteindre.
Il y a de nombreux enjeux dans toutes nos activités. Nous cherchons à refaire vivre ensemble les diversités des cultures de Turquie à travers des événements culturels comme un festival de cinéma ou La petite Istanbul en Fête (dont la dernière édition s’est tenue le 30 mai 2015, ndlr) où nous mettons en avant les questions kurde, arménienne, alévie,… Ces questionnements qui sont parfois des éléments d’enfermement doivent être des passerelles. Les rencontres culturelles sont nos armes.

Qui se retrouvent dans l’association ?
Aucune organisation turque n’est présente chez nous. Nous ne sommes pas liés à un courant politique ou ethnique, cela nous donne une légitimité un rôle de catalyseur et de médiation. À titre individuel, les participants à nos activités sont proches de tous les courants en Turquie, du le PKK au « MHP d’extrême-droite ». Je constate que depuis vingt ans, nous vivons un retour en arrière, nous faisons face à des jeunes de la troisième génération plus conservateurs que leurs parents, emmurés dans le communautarisme kurde, turc ou alévi et attirés par l’islamisme de Fetullah Gülen ou le nationalisme de l’AKP qui engagent d’importants moyens pour leur propagande.

Avec le Collectif du Rêve Commun et d’autres associations, vous avez appelé à un rassemblement ce 25 avril à Paris, pour  « commémorer le génocide des Arméniens ». Par quel processus êtes-vous arrivés à qualifier les événements de 1915 de génocide?
En 2001, a été votée la loi de reconnaissance du génocide par le Parlement français. L’ACORT a pris position contre cette loi tout en demandant que « les pages sombres de la Turquie soient ouvertes ». Nous avons alors été attaqué depuis la Turquie : « il n’y a pas de pages sombre dans notre histoire, » lisait-on dans la presse. Nous ne voulions pas que l’état français décide de la qualification des événements. Nous voulions le faire par nous-même et avec les jeunes. Et si demain le gouvernement turc reconnaît le génocide, mais que parmi la population turque le mot « arménien » reste une insulte, nous n’aurons rien gagné. Je savais déjà que le mot génocide était le mot à utiliser et je n’étais pas le seul. Mais je savais aussi que la méconnaissance régnait chez les gens qui fréquentent à l’ACORT.

Aussi, jusqu’en 2007, malgré la méfiance des associations arméniennes et les résistances internes, nous avons organisés des rencontres avec quelques amis arméniens. Il y avait notamment Michel Marian et le cinéaste Jacques Kébadian qui a projeté son film sur les femmes arméniennes qui nous a servi à commencer des activités sur la question avec les femmes de notre association qui se réunissaient déjà autour de la lutte contre le sexisme. Ce fut bouleversant. Les images parlaient, elles nous incitaient à créer des espaces de dialogue pour connaître et partager la souffrance des Arméniens. C’était souvent la première fois que des jeunes d’origine turque étaient confrontés à cette question et qu’ils sont venus à nos rencontres avec une volonté de comprendre. J’en ai été agréablement surpris. En 2006, le colloque sur le génocide qui s’est tenu à l’université Bilgi d’Istanbul a donné plus de poids et d’élément à notre démarche.
En 2007, Hrant Dink est assassiné. Nous avons appelé à un rassemblement où nous avons rencontré d’autres amis arméniens prêts à partager cette souffrance. Notamment, pendant les six heures pour Hrant Dink en 2008 à la mairie du dixième arrondissement de Paris. Cinq cent personnes étaient présentes, dont des Turcs qui ne reconnaissaient pas le génocide et des Arméniens. Ça a été un moment très fort où en hommage à Hrant Dink, les uns et les autres se sont découverts. Les Arméniens découvrent les Turcs qui n’ont pas grand-chose à leur apprendre. En revanche les Turcs découvrent que les Arméniens ont beaucoup à leur apprendre. Ainsi à chaque fois que j’ai eu l’occasion d’échanger avec un ami ou une amie arménienne, je sentais qu’en écoutant leurs histoires, je les libérais d’un poids qui venait poser sur mes épaules. Je pense qu’il faut créer plus de lieux où les Turcs viendraient prendre un peu du poids qui pèse sur les épaules des Arméniens.
Hrant Dink a permis cela parce qu’il était un progressiste qui ne se pas contentait pas d’être le représentant d’une communauté sur une question spécifique, il s’inscrivait dans un objectif large de changement de la société turque. L’ACORT a pu mener ce travail grâce à son implantation dans la société civile française. Nous avons essuyé des insultes en débats internes, beaucoup ne comprenaient pas que nous ne donnions pas toute la priorité à la question kurde. Et du côté arménien, ce dialogue était interprété comme une nouvelle volonté du Gouvernement turc de ne pas reconnaître le génocide. Chapeau à nos amis arméniens avec qui nous avons travaillé !

Quelle est pour vous l’importance de la reconnaissance du génocide de 1915 ?
Le génocide des Arméniens appartient à l’histoire, mais les politiques génocidaires contre « l’autre », kurde, alévi,… restent les même en Turquie. Quand on ne reconnaît pas, quand on ne commémore pas, quand on nie une réalité, elle peut toujours se reproduire. La reconnaissance du génocide de 1915 est pour moi primordiale afin de progresser vers une démocratisation du pays. Et je suis optimiste, je crois à la société civile. Quand les hommes et les femmes sont informés, ils changent. On a uniformisés les Turcs à l’école pendant plusieurs générations, maintenant il faut déconstruire et on ne peut le faire qu’ensemble. En France, comme en Turquie, on ne peut pas vivre la souffrance des Arméniens sans les Arméniens.

Pourtant, pourquoi avoir protesté contre la loi Boyer sur la pénalisation de la négation des génocides ?
Cette loi donnait l’occasion à l’AKP de construire le lobby qu’ils voulaient construire depuis des années. On l’a constaté lors de la manifestation des nationalistes turcs à Paris en décembre 2011 où des jeunes qui n’avaient jamais entendu parler de la question arménienne se sont retrouvés derrière des banderoles nationalistes et négationnistes. Même si ces lois sont justes, elles nous affaiblissent dans notre travail de changement de prise de conscience à long terme. Cependant, vous-même dites que votre processus de prise de conscience a démarré avec le vote de la loi de reconnaissance en 2001…
C’est peut-être vrai 2001, mais la loi sur le négationnisme a des conséquences en France. Elle est interprétée comme le droit de ne pas savoir, par une nouvelle génération qui a tendance -comme la société française qui vote pour le Front national- à se diriger les extrêmes. Pensez aux jeunes qui vivent dans les quartiers, qui commencent à travailler à 16 ans et à ceux qui utilisent leur désespoir. Cette jeunesse-là est pour moi fondamentale.

Les événements de Gézi vous ont-ils renforcé ?
Nous avons pris l’initiative de relayer les événements de Gézi en France  en organisant deux manifestations qui ont réunis de nombreuses organisations turques et françaises. À cette occasion, nous sommes entrés en contact avec des jeunes de Turquie venus étudier en France et qui ont créée Le Collectif Taksim de Paris. Ils sont porteurs de nouvelles façons d’agir et se sont réunis dans nos locaux. Avec certains de ces jeunes nous avons produit notre premier film documentaire sur l’immigration turque et  certains s’occupent maintenant de notre festival de cinéma. Je compare Gézi à un Mai 68 turc dont les fruits seront visibles plus tard. C’est l’affirmation d’une génération que personne n’attendait. Elle a découvert la violence et le mensonge d’état, ceux-là même que les Kurdes subissaient depuis longtemps. La brèche de remise en doute de l’histoire officielle s’est agrandie. J’ai l’impression qu’un changement fondamental arrive en Turquie. On commence à parler de la mémoire arménienne. On approche de la phase que j’ai vécu où il faut maintenant prendre la douleur de l’autre.

Qu’attendez-vous des institutions arméniennes ?
J’attends surtout beaucoup des Arméniens. Nous sommes au début d’un processus entre démocrates turcs et arméniens. Nous allons continuer ce travail et réfléchir à de nouvelles actions. L’idéal serait d’envoyer des jeunes arméniens et turcs de Paris pour des chantiers à Diyarbakir ou à Istanbul… Ils verront ce qui les rapproche et démentiront les négationnistes en montrant qu’ils peuvent travailler ensemble au-delà de la question de la reconnaissance.
Encore une fois, il y a urgence. Les jeunes arméniens et turcs ne se connaissent pas et nourrissent des aprioris, tandis que se fomente un fort lobbying qui joue sur les questions identitaires contre les Arméniens et particulièrement les Arméniens de la diaspora.

Maintenant, il faut que aussi que les institutions françaises actent et soutiennent le fait que la question de la reconnaissance du génocide arménien passe par le dialogue. À notre rassemblement du 25 avril, elles étaient peu présentes, personne hormis le Parti de gauche et le PCF. J’ai été déçu de ne pas voir de représentant de la mairie de Paris par exemple.
Votre position est-elle marginale parmi les originaires de Turquie ?
Nous ne sommes évidemment pas les plus représentatifs. En revanche, les associations kurdes et alévies qui ont participé à la commémoration du 25 avril  ont plus d’importance dans leur communauté. Nous sommes habitués à nous retrouver à ce point, celui de dépasser les mésententes. Beaucoup de personnes originaires de Turquie sont passées par L’ACORT et gardent des liens avec l’association, même s’ils ne partagent pas toutes nos positions. C’est notre force.

Trois semaines après le 24 avril, quel est votre état des lieux ?
Le mot génocide était prononcé à chaque soirée en hommage à pour Hrant Dink. Maintenant il est acté par notre déclaration. Le poids du centenaire nous a amené à montrer l’exemple. L’aurions nous fait si la société civile n’avait pas commencé à bouger sur ces questions ? Je ne le sais pas… Tout ce contexte nous donne un avant et un après avril 2015.

Propos recueillis par Laurent Mélikian

Reportage publié dans « Nouvelles d’Arménie Magazine N°219-  juin 2015 »

 

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